Harmonie Mutuelle

Don du sang, interview de Barbara Colin-Romieux


Directrice des prélèvements pour l’établissement français du sang Centre-Atlantique à Tours, le Docteur Barbara Colin-Romieux, répond à nos questions concernant le don du sang, ce geste noble.


À quoi sert le don du sang ?
Pour répondre à cette question, il faut commencer par expliquer ce que contient le sang. Le sang, c’est un liquide qui circule dans nos vaisseaux, et qui est composé de cellules sanguines. Ces cellules sanguines sont des globules rouges, des plaquettes et des globules blancs. Elles baignent dans un liquide qui s’appelle le plasma.

  • Les globules rouges sont des cellules qui transportent l’oxygène que nous inspirons vers l’ensemble des tissus de notre organisme et se chargent de gaz carbonique résultant de l’activité tissulaire qu’ils transportent jusqu’à nos poumons pour qu’il soit expiré. Et ça, c’est par le biais d’une protéine qui s’appelle l’hémoglobine. Si nous n’avons pas assez de globules rouges, le transport de l’oxygène est moindre et notre organisme ne fonctionne plus correctement. Comme une voiture qui commence à être en panne de carburant. Des signes cliniques vont apparaître : grande fatigue, essoufflement… Et si on va plus loin, la pompe cardiaque ne marche plus, le cerveau n’est plus oxygéné…
  • Les plaquettes sont des cellules qui participent de façon très active à la coagulation normale de l’organisme. Si on se coupe et qu’on n’a pas assez de plaquettes, ou qu’elles fonctionnent mal, le saignement ne s’arrête pas. Et en fonction des saignements, la gravité des signes cliniques peut être plus ou moins importante…
  • Les globules blancs sont des cellules qui participent de façon très active à notre système immunitaire (système de défense). Ils peuvent être gênants pour les transfusés car ils transportent et véhiculent de l’immunité ainsi que des éléments pathogènes. On va donc les enlever des produits sanguins. On peut en transfuser dans des pathologies extrêmement précises mais ce don est très difficile parce que les globules blancs prélevés se conservent très peu de temps, environ 6 heures.

Toutes ces cellules baignent dans un liquide qui s’appelle le plasma, riche en eau, en sels minéraux et en protéines. Dans ces protéines plasmatiques, on a l’albumine, les facteurs de coagulation et les immunoglobulines. Le plasma sert à beaucoup de choses, au traitement de certaines pathologies, à la fabrication de médicaments dérivés du sang (facteurs de coagulation, immunoglobulines…).  Un des facteurs de coagulation sert par exemple pour l’hémophilie car cette maladie empêche sa fabrication, si bien que la chaîne de coagulation s’arrête à un moment donné. Enfin, les immunoglobulines sont des protéines, des anticorps, qui aident notre organisme à se défendre contre des infections extérieures. On est capable d’extraire du plasma chacune des protéines plasmatiques mais il peut aussi servir dans son intégralité, aux grands brûlés par exemple, qui perdent énormément d’eau et de protéines. Toutes ces cellules sanguines sont fabriquées à partir de la moelle osseuse, qui se trouve à l’intérieur de nos os. Le don de moelle osseuse sert donc aux malades qui ne sont plus capables de fabriquer leurs propres cellules sanguines. La greffe de moelle osseuse permet à leur organisme d’être à nouveau capable de fabriquer des cellules sanguines saines. Donc le don du sang va permettre aux malades, quel que soit leur âge, leur sexe, leur pathologie, de recevoir des produits sanguins qu’ils ne sont pas capables de fournir pour eux-mêmes à un instant t. Voilà les raisons pour lesquelles il est important. Et il n’y a rien aujourd’hui qui soit capable de remplacer les globules rouges ou les plaquettes.


Le don du sang sert donc beaucoup plus pour des maladies que pour des opérations ?
Cela sert à tout. Mais il est vrai que maintenant, la chirurgie a développé des techniques qui permettent d’économiser le sang des patients opérés… Il sert en maternité parce qu’on peut saigner beaucoup lors d’un accouchement. Pour les hémorragies digestives aussi. Et les accidents.


On a donc trois types de dons : plasma, plaquettes et don total ?
Oui. On commence habituellement par un don de sang total. À partir de 18 ans et jusqu’à la veille de son 71e anniversaire. En fonction du sexe, le nombre de dons dans l’année est un peu différent : quatre pour une femme et six pour un homme. Il faut respecter un intervalle de huit semaines entre deux dons pour permettre aux globules rouges, que nous fabriquons en permanence, d’acquérir une certaine maturité et éviter des anémies chez le donneur de sang. Le don de sang, c’est simple, il suffit d’avoir 18 ans, d’être en bonne santé, d’avoir un tout petit peu de temps pour se présenter à une collecte de sang avec la pensée que ce geste va contribuer à sauver la vie d’hommes, de femmes, d’enfants qu’on ne connaît pas mais qui sont là, autour de nous. C’est un geste extrêmement noble, le don de soi dans toute sa majesté, il n’y a rien de comparable. Et il va nous prendre une demi-heure en tout.


Comment se déroule un don de sang ?
Pour le don de sang total, on recueille le sang dans une poche posée sur un agitateur équipé d’un peson et quand on a atteint le volume prescrit, ça s’arrête automatiquement. On prend entre 450 et 490 millilitres, c’est-à-dire moins de 1/12e de volume sanguin total pour un organisme adulte. Dedans, il y a 60 % d’eau et de protéines. Le restant, c’est des cellules. C’est pour ça qu’on recommande au donneur de bien s’hydrater avant de venir et de s’alimenter correctement parce que les gens confondent souvent le prélèvement pour un don de sang avec celui réalisé pour les analyses médicales… Il ne faut surtout pas venir à jeun. Pour le don par aphérèse, c’est un peu différent, le sang est recueilli dans un bol rigide placé dans une centrifugeuse. Quand il est plein, le prélèvement s’arrête et la centrifugation se met en place. La vitesse permet de séparer les différents éléments sanguins les uns des autres. On la fait varier en fonction de ce qu’on veut conserver. Et on restitue au donneur ce qu’on ne souhaite pas garder. Mais comme on ne peut pas traiter un gros volume extra-corporel à chaque fois, il faut recommencer l’opération plusieurs fois de suite, cinq ou six cycles, pour obtenir une quantité de plaquettes satisfaisante. On obtient finalement une poche de plaquettes qui correspond à une dose thérapeutique pour un adulte. Il faut savoir que le plus souvent, le malade a besoin de plusieurs transfusions de plaquettes pour son traitement qui peut durer longtemps, plusieurs mois. Le don de plasma est également réalisé sur rendez-vous, avec la même technique, le même nombre de cycles mais ça dure moins longtemps, environ 45 minutes, parce qu’on ne prend pas du tout de cellules.


Comme ces deux dons sont parcellaires, on peut en faire plus par an ?
Oui. On peut faire 12 dons de plaquettes par an, avec un intervalle de 4 semaines entre deux dons, et 24 dons de plasma par an, à intervalles de 15 jours. Les contre-indications sont un peu différentes. On ne peut pas donner de plaquettes si on a pris de l’aspirine par exemple parce que c’est un antiagrégant plaquettaire. De même avec certains anti-inflammatoires.


Que devient le sang prélevé et qu’appelle-t-on la qualification ?
Les produits prélevés vont d’abord aller dans le service de production qui se trouve à Poitiers. Les tubes qu’on prélève pour la qualification des dons vont aller dans le service de qualification des dons de Tours. Et comme tout est informatisé, c’est relativement simple à faire. On va qualifier, c’est-à-dire faire les examens biologiques. On va mesurer le nombre de globules rouges, de plaquettes et de globules blancs par millimètre cube ainsi que la valeur de l’hémoglobine et de l’hématocrite. On va systématiquement déterminer le groupe sanguin parce qu’ils ne sont pas tous compatibles entre eux. On recherche systématiquement la syphilis, les hépatites B et C, le VIH, le HLV et en fonction de l’entretien qu’on a eu avec le donneur, s’il a fait par exemple un séjour dans une zone où il y a du paludisme, on fait des examens complémentaires pour voir s’il a été en contact avec ces maladies parasitaires. On transfère les résultats du don dans le dossier informatique du donneur. Le donneur reçoit ensuite, à l’occasion d’un premier don, une lettre sur laquelle est indiqué son groupe sanguin et ce n’est qu’après un deuxième don qu’il recevra une carte nationale de donneur de sang. On n’envoie pas les autres résultats d’examens quand ils sont normaux. En revanche, s’il y a une anomalie, le produit sanguin qui a été prélevé et préparé est soit détruit soit mis en quarantaine et nous écrivons au donneur pour lui dire de venir faire un contrôle. Le médecin lui donne les informations relatives à l’anomalie rencontrée et l’invite à faire un prélèvement pour contrôle. Les résultats de ce dernier permettront de donner la conduite à tenir, la prise en charge éventuelle du donneur et la poursuite ou non des dons. De son côté, le service de production sépare les différents éléments sanguins les uns des autres, parce qu’on ne transfuse pas une poche de sang dans sa totalité. On obtient un concentré de globules rouges
(CGR), des plaquettes et du plasma. Les plaquettes de plusieurs dons de sang total sont séparées pour obtenir une dose thérapeutique correspondant à un prélèvement de plaquettes. Le plasma est congelé et envoyé au laboratoire des biotechnologies de Lille qui fabrique, à partir de ce plasma, de l’albumine, des facteurs de coagulation et des immunoglobulines. Si tous les résultats d’examens sont normaux, ces produits sanguins sont libérés et distribués aux malades.


Quels sont les besoins actuels en sang ?
Dans une région comme la nôtre, il faut prélever 3 700 poches de sang par semaine. Et comme il y a toujours des « refus », des quantités insuffisantes, des examens biologiques qui ne sont pas normaux, il faut en prélever autant pour obtenir in fine les produits sanguins dont nos malades ont besoin et avoir en permanence un stock satisfaisant. Pour être bien au niveau des globules rouges, on estime qu’il en faut 7 000 en permanence dans nos stocks, quel que soit le groupe sanguin. Malheureusement, nous n’en sommes pas là, nous avons de très grandes difficultés pour y arriver. Il faut également savoir que les globules rouges ne se conservent que 42 jours, les plaquettes 5 jours maximum. Le plasma, lui, se congèle, et peut donc se conserver un an.


Pourquoi ces difficultés ? On a moins de donneurs qu’avant, plus de besoins… ?
On a plus de besoins, plus 3 % par an pour les globules rouges, et les exigences du don du sang sont plus importantes aujourd’hui qu’avant. Je crois aussi que le mode de vie des donneurs a changé et que notre offre de don ne correspond peut-être pas à leurs possibilités. Actuellement nous travaillons sur l’amélioration de cette offre. Le passage à 35 heures a un peu compliqué les choses car on collecte moins dans les entreprises. Et il y a l’aspect économique des choses aussi. Quand ils ne sont pas épanouis dans leur vie personnelle, les gens ne pensent pas forcément à aider les autres. Ce n’est pas si facile. Alors il faut expliquer, conduire les gens au don du sang mais ne surtout pas forcer la main, ça entraîne des mauvaises expériences. Il faut recruter de nouveaux donneurs. Nous n’en avons pas assez recruté l’année dernière et du coup on sur-sollicite les donneurs connus. Et ce n’est pas bien non plus parce qu’au bout d’un moment, les gens en ont assez.


Parlons des groupes et des rhésus. Pourquoi le groupe O est-il intéressant ?
Le groupe sanguin est déterminé par les globules rouges. Sur leur surface, on va avoir ce qu’on appelle un antigène de groupe sanguin : un antigène A sur un groupe A, un antigène B sur un groupe B, des antigènes A et B sur un groupe AB, et aucun antigène sur le groupe O. Quand on un antigène A, on développe des anticorps anti-B, c’est-à-dire qu’un globule rouge B qui arriverait dans notre organisme serait un corps étranger, il serait détruit. Quand on est B, on a des anticorps anti-A. Quand on est AB, on n’a pas d’anticorps. Quand on est du groupe O, on n’a pas d’antigène sur la paroi de nos globules rouges, donc on peut les donner à tout le monde, on est donneur universel. Par contre, on a des anticorps A et B donc on ne peut recevoir du O. Si je suis du groupe AB, je suis receveur universel mais je ne peux donner qu’à un AB. Il y a aussi le système rhésus, dans lequel on est positif ou négatif. Si je suis de rhésus positif, ça veut dire que j’ai l’antigène grand D sur mes globules rouges. Si je suis négatif, je n’en ai pas donc tout est lisse, je ne vais susciter aucune réaction antigène anticorps. O négatif est ainsi le groupe sanguin universel qui peut être transfusé à tout le monde, dans les urgences. Le plasma AB nous intéresse aussi beaucoup. Comme il n’y a pas d’anticorps dedans, on peut le transfuser à tout le monde, à des grands brûlés par exemple… O négatif, globules rouges universels, plasma AB universel. En fonction de l’âge des personnes et de leur sexe, le raisonnement pour la transfusion des produits sanguins est un peu différent. Avec un enfant, on va essayer de ne pas l’immuniser, de préserver son capital transfusionnel pour l’avenir donc on va transférer un groupe sanguin pratiquement identique. Pour une femme en âge d’avoir un enfant, on fait pareil, pour éviter qu’elle ne développe des anticorps préjudiciables pour ses grossesses futures.


Quelles sont les contre-indications au don du sang ?
Elles sont définies dans le cadre d’un arrêté ministériel, après discussions entre les personnes responsables au niveau de l’EFS, la sécurité sanitaire, tous les experts médicaux concernés et les équipes du ministère de la Santé. Comme nous sommes en plus intégrés dans l’Europe, nous devons tenir compte également des recommandations européennes. Dans les contre-indications, il y a celles qui concernent la santé du receveur lui-même. Prenons l’exemple d’une personne atteinte d’un diabète insulinodépendant. Si on lui prend son sang, on lui enlève du sucre donc on peut déstabiliser son diabète. En plus, c’est un peu de stress, or il faut éviter le stress chez les diabétiques. Donc on ne prélève pas. On ne prélève pas non plus quand il y a une anémie, même pas du plasma. On ne peut pas non plus prélever un chauffeur de bus pendant son activité professionnelle parce qu’il peut faire un malaise après et provoquer un accident. Un grutier, c’est pareil, il est tout seul là haut… Quelqu’un qui est fatigué, qui n’a pas bien dormi, on ne va pas prendre. Quelqu’un qui a des problèmes cardiovasculaires non plus parce qu’en enlevant des globules rouges, on enlève de l’oxygène et on peut favoriser une crise cardiaque. On a aussi des contre-indications pour protéger le receveur. On va rechercher si le donneur a été en contact avec des agents infectieux qui se transmettent par voie sanguine : des bactéries, des virus, des parasites. On recherche également s’il a pris, ou s’il prend, certains médicaments. Si un donneur dit qu’il va bien mais qu’il prend des médicaments, c’est qu’il ne va pas si bien que ça. Il peut avoir oublié de dire quelque chose mais il peut aussi y avoir des médicaments préjudiciables pour les receveurs. Et puis il y a un certain nombre d’événements dans la vie de l’individu, de façons de vivre qui font que le risque d’être en contact avec certains virus comme le VIH, l’hépatite B et/ou C ou l’hépatite A sont plus importants. Donc on a des contre-indications liées aux relations sexuelles des donneurs. En sachant que ces contre-indications n’entraînent aucun jugement de notre part, nous on dit simplement il y a un risque pour le donneur ou pour le receveur. C’est notre seul objectif. On doit poser ces questions pour la sécurité des personnes, expliquer pourquoi et être capable de ne pas prélever quelqu’un qui peut présenter un risque pour lui-même ou pour le receveur. Certaines contre-indications sont temporaires : un soin dentaire par exemple… Ou une angine, c’est une semaine après l’arrêt des antibiotiques. D’autres contre-indications sont plus longues. Quand on a fait un séjour en zone impaludée, il faut attendre 4 mois par rapport à la date du retour pour faire un don de sang. Mais pour le don de plasma, ce n’est pas une contre-indication. Certaines vaccinations peuvent entraîner une contre-indication temporaire. Les gastro-entérites aussi. Et puis il y a des contre-indications définitives, comme les cancers ou les personnes antérieurement transfusées, quelle que soit la date de transfusion. C’est un principe de précaution.

Auteur(s) : Clément GILBERT, journaliste
Dernière modification : Mardi 22 novembre 2011